Archive | août, 2011

A l’aveuglette

8 Août

Les petites filles adorent se faire peur… Les grandes aussi.

Je ne te connaissais ni des dents, ni des lèvres, pourtant nous avions très vite échangé une étrange intimité à travers une relation épistolaire torride où nous nous vouvoyions à dessein. Tu habitais loin, le jeu risquait de ne se cantonner qu’à des mots pendant très longtemps.

Et puis tu es venu à Paris. « Un rendez-vous d’affaires » disais-tu, qui pouvait se prolonger en ma compagnie. Je ne suis pas née de la dernière pluie, et sais comme le passage du virtuel au réel peut être brutal. Je décidai donc de te retrouver dans la chambre coquette d’un hôtel, les yeux bandés, offerte à toi, sans jamais te voir.

Cinq minutes avant d’arriver tu m’avais appelée pour me prévenir. J’avais couvert mes yeux d’un foulard de soie et avais attendu sagement assise sur le lit, le corps paré d’une dentelle poudrée et d’escarpins noirs. Ces cinq minutes, c’est mon cœur chamade qui en a fait le décompte tant l’excitation pulsait dans mes tempes, tant l’appréhension gonflait dans ma gorge sans y avoir été invitée.

La porte s’est ouverte et j’ai entendu tes pas discrets sur le sol carrelé, le bruit de la veste que tu as retirée, j’ai senti l’effluve léger de ton eau de toilette, fraîche, masculine, inconnue. Tu t’es penché, tu as posé tes lèvres sur mon cou et tu es remonté jusqu’à mes lèvres et l’effronterie de ton baiser m’a retourné les sens. Quand tu as cessé, tu es venu chuchoter à mon oreille :

« Bonjour mademoiselle, vous êtes vraiment ravissante… »

J’ai ri un peu nerveusement, de tes mains expertes tu as saisi mes hanches et tu m’as fait glisser sur le couvre-lit et tu es parti à la découverte de mes secrets. Comme une captive dont la privation de la vue retire toute initiative, je me suis laissée faire, lascive.  D’un geste sûr tu as m’as débarrassée de mon écrin de dentelles et j’ai senti tes doigts me fouiller avec la précision d’un orfèvre, tes lèvres et ta langue me manger comme un fruit. Tandis que je me tortillais comme une anguille, la perception de tous les sens qui me restaient, en était décuplée.

Parfois j’essayais de reprendre le contrôle de la situation, je n’ai pas l’habitude de me laisser faire sans riposter, mais tu ne m’en as pas laissé la possibilité. Tu faisais claquer ta langue sur ton palais en signe de désapprobation et continuais ton œuvre, oserais-je dire « bienfaitrice » ?

Ton autre main à plat sur mon pubis pour m’immobiliser, tes doigts sont devenus plus invasifs et ta bouche plus audacieuse. Le fourmillement de mes reins s’est fait plus intense et puis j’ai eu une impression soudaine de silence avant la tempête, comme une pause avant que mon plaisir ne jaillisse comme un allegro forte qui m’a laissée le souffle coupé quelques minutes sur le flanc.

Tu es remonté à ma hauteur et tu m’as soufflé :

« Remettez vous ma chère, je n’en ai pas terminé avec vous ! »

En m’accusant de tricher, tu as réajusté mon bandeau alors que pour rien au monde je n’aurais voulu pêcher par curiosité. Tu m’as fait rouler sur le ventre et placé un oreiller pour surélever ma croupe. Puis tu as écarté mes cuisses. A cet instant, je me suis sentie offerte, impudique et chienne, frissonnant et jubilant que tu devines mes attentes sans avoir besoin de te les dire.

Tu as joué quelques instants en caressant ma fente frémissante du bout de ton épée et puis tu m’as fendue impudemment, sans demander ton reste. Chaque assaut était la promesse d’une volupté croissante,  je t’accompagnais ondulante, parfaitement à l’écoute du rythme que tu m‘insufflais, titillant de concert mon petit bouton électrisé. Je me sentais pleine de toi, habitée, ravagée. Tu ne m’as pas lâchée jusqu’à ce qu’un orgasme explosif vienne me déchirer les entrailles.

Nous sommes restés là, emboités, sans parler, une éternité, peut-être deux. Et quand exsangue je t’ai senti approcher ton visage du mien et me souffler :

« Voulez vous me voir à présent… »

Je n’ai pas répondu tout de suite. Je connaissais tes mains, ta bouche, ta queue, avais-je vraiment envie d’y mettre un visage ? J’ai finalement acquiescé et quand la lumière jaune de l’été eut fini de m’éblouir j’ai plongé dans tes deux jolis lacs bleus qui me fixaient.  Après ça, comme un cliché, nous nous sommes tutoyés…

Les petites filles adorent se faire peur, mais elles aiment aussi que les histoires se terminent bien… Les grandes aussi.

Cul de sac

1 Août

Il y a des rencontres sensuelles qui sont incompréhensibles. On ouvre son lit sans grande conviction à quelqu’un qui ne nous plait pas vraiment, parce qu’on s’ennuie, parce son corps le réclame, ou pour combler ce qui est déserté par les sentiments. On est blasée, un peu amère, on n’est même pas vraiment là. Et soudain la sensualité se réveille au contact de cette peau inconnue comme une ogresse après un long sommeil.

Tout vous sépare, votre union rassemble à elle seule tous les impossibles en terme de sensibilité, de goûts, de culture parfois, de convictions souvent, de disponibilité aussi… Et pourtant c’est indéniable vous corps s’embrasent, vos vices parlent la même langue, les effluvent se marient à la perfection, le cocktail est explosif, votre incompréhension est le terreau fertile de cette entente sulfureuse. Chaque étreinte ressemble à une mise à mort, vos baisers sont des morsures, les caresses des gifles et le lit, un champ de bataille.

La vue se brouille, le plaisir exaltant vient gommer les imperfections qui nous avaient gardés à distance. Le lourdingue devient soudain charmant, l’idiot a une « spontanéité déconcertante » et celui qu’on trouvait ordinaire a finalement un sourire « désarmant ».

L’addiction devient tenace et les autres corps ont la fadeur d’un bouillon lyophilisé. On se damnerait pour un coup vite fait dans le hall d’un immeuble, les fesses en plein courant d’air alors qu’on aime son petit confort. On se trahit jour après jour pour l’ivresse irréelle d’une nouvelle page, vide de sentiments amoureux mais chargée d’adrénaline. On se délecte dans une soumission feinte qui devient concrète quand l’autre vient à nous manquer viscéralement après quelques jours d’absence. On se ment, on se raconte qu’on peut arrêter quand on veut, comme la cigarette…

On devient chiante, pesante comme si l’autre était un dû, une pitance pour animal affamé. On est insatiable et frustrée parce qu’à part la jouissance et l’extase du moment présent, rien n’apaise ni ne console. L’obsession atteint un seuil de non retour et en regardant lucidement son reflet dans la glace on se trouve cernée, grise bref pathétique dans ce rôle d’esclave de ses propres sens.

On recouvre le discernement une après-midi, quand on se surprend à fixer une toile d’araignée dans le coin de la chambre alors qu’on se fait besogner fiévreusement. On est guérie,  il est temps de se remettre à faire le ménage et de relire ses livres de chevet.

 La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil…  (René Char)